Théâtre Darna

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Fendaq Chejra, cour des miracles

À quelques pas du Grand Socco, tous les produits de la mer se vendent, s’échangent dans le grand brouhaha odorant et visqueux du Marché aux Poissons. La variété de ce que l’on y trouve dépasse l’imagination : au sortir du marché même, une baleine semble échouée. C’est la benne à ordure, débordante des déchets de la rue et de la mer. Elle laisse longtemps traîner sur le quartier, en grasses effluves, ses relents de fin du monde dans une agitation constante.

Le passage est presque incessant dans cette rue, anciennement « Montée de la Plage », aujourd’hui baptisée Salah Eddine el-Ayyoubi, du nom de ce héros du Levant, qui reprit Jérusalem aux croisés en 1187 lors d’une épopée mémorable. Ses hauts faits furent montés sur scène dès 1929 au Teatro Cervantès qui n’est pas si loin, et en 1957 dans l’effervescence de l’indépendance retrouvée par une des premières troupes de théâtre marocaines.

Autre ébullition, que celle qui règne à Fendaq Chejra – littéralement l’Hôtel de l’Arbre –, Babel commerçante où l’on trouve de tout à qui sait se perdre dans son labyrinthe. Ce bâtiment de forme rectangulaire à deux niveaux, abritait autrefois négociants et paysans venus en ville pour le souk hebdomadaire. Au rez-de-chaussée de ce caravansérail, on y entreposait les marchandises ; dans la cour ânes, mules et chevaux ; et à l’étage les chambres accueillant les voyageurs. C’est aujourd’hui un marché permanent, où se mélangent des denrées venues du monde entier qui se brassent et s’échangent sous un ciel de tôle ondulée. Au-dessus de cette fourmilière, le long de l’arcade ombragée, des artisans de leurs doigts véloces tissent sur des métiers en bois et sans age, des étoffes aux mille couleurs qui racontent en image l’histoire du Nord du Maroc.

Ici point de foule empressée, ni clameur commerçante, mais le rythme lent et mesuré par l’antique et même danse de la main sur le fil du rouet. Un projet de réhabilitation du site est à l’étude, prévoyant l’aménagement d’un espace extérieur pour les commerçants utilisant le patio intérieur du fendaq, la restauration des bâtiments de style arabo-islamique et l’installation de structures culturelles. Cela dit, rien ne semble être encore en chantier et le fendaq remplira probablement encore longtemps sa fonction initiale d’abriter ses hôtes des dangers de la nuit. Choukri fut un des leurs à la fin des années 40 comme en témoigne Le Pain nu :

Le soir, je découvris que je pouvais dormir dans le marché Foundak Chajra. Il suffisait de payer une pésète. Les hommes dormaient sur le toit, au-dessus du bétail. Foundak Chajra c’était un ensemble, un complexe rudimentaire : cafés, restaurants, boutiques, putains, etc.

Aujourd’hui encore, pour une somme symbolique, femmes seules, enfants des rues et autres laissés pour compte ont la possibilité de dormir au fond du fendaq, autour du patio d’un plus petit carré surmonté de tuiles rousses et vermoulues. C’est une véritable cour des miracles, aux couleurs criardes des couvertures qui pendent au balcon, aux lumières vacillantes de quelques lampes jaunies ; et illuminée parfois des sourires étonnés des habitants du lieu, gens de passages qui buttent sur le Détroit, gens du voyage forcé qui trouvent ici un ultime refuge. Dorment-ils encore sur les terrasses du fendaq offrant une vue imprenable sur la ville nouvelle derrière une mer d’antennes qui dansent dans le ciel ? Sans doute, aux beaux jours. Et ainsi la voûte étoilée constitue le plus grand des palaces. Ce dont on est certain, c’est qu’ils ne rentreront jamais dans les comptes du chiffre mythique à atteindre des 10 millions de touristes...


Auteur
Simon Hamelin
Parution
Les Nouvelles du nord
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© Théâtre Darna 2009. D/YC.