Théâtre Darna

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Femmes

Historique du travail avec les femmes de la MCF

L’atelier débouchant sur le spectacle Casting Super Star Academy fut le troisième mené avec des bénéficiaires de la Maison Communautaire des Femmes. Le premier jetait les bases de l’écriture théâtrale, du jeu et de l’interprétation publique. Nous avions travaillé sur le principe de sketchs, petites scénettes allant du quotidien d’une femme au Maroc à la mise en lumière des nouveaux droits octroyés par la réforme de la Moudawana. L’atelier qui s’était étendu sur plus d’un mois avait concerné une quinzaine de jeunes filles, dont l’âge allait de 16 à 25 ans. Il y avait parmi elles celles qui prenaient l’initiative de dérouler l’idée d’une scène sur plusieurs rebondissements dramaturgiques, celles qui spontanément trouvaient le rythme d’un jeu avec son partenaire, et celles plus discrètes qui se prêtaient à la danse et au mime pour incarner divers personnages ou simplement participer à une revue berbère.

À l’occasion de la journée mondiale de la Femme, nous avions organisé un après-midi au Théâtre sur plus de trois heures. À 90 % composé de femmes, un public enthousiaste s’était pressé au Théâtre, pour la plupart proche de l’association ou des jeunes filles. Les sketchs avaient bien fonctionné, le public riait, huait, chantait, et semblait expulser nombre de frustrations… Quelques femmes ont dansé avec nos actrices, qui ont joué au plus près de leurs partitions sans être vaincues par le trac, certaines avec grâce. Après le spectacle, la fête a continué, puis pour terminer l’après-midi nous avons regardé le montage vidéo de nos répétitions.

Le second atelier avait comme ambition de créer une véritable pièce, en poussant plus loin le travail avec celles qui le désiraient. Nous avions choisi le thème des adolescentes qui s’enfuient de leur famille, en explorant les multiples origines et les raisons qui influent sur un tel comportement (enfermement, interdits, frustrations, poids de la morale, rumeurs et réputations, détournements et réseaux mais aussi choix délibéré et assumé pour recouvrer la liberté…) et en recréant dans une maison close un espace ambigu de perditions et de confidences intimes entre femmes. Les étapes de discussions ont été cruciales pour l’écriture et permettre aux jeunes filles de travailler en confiance. Le jour de la représentation, les actrices ont fait preuve d’un courage exemplaire, défendant leur rôle avec finesse, se frottant à un tabou qui en cachait plusieurs. Aucun personnage n’était vraiment bon ou mauvais, chacun avait son histoire et la racontait au cours du spectacle. Cette écriture nuancée, dans un climat qui tend à tout juger rapidement, tout étiqueter, a été le fil de l’interprétation, questionnant le public au-delà d’un fait sur ses causes et ses récupérations.

Les vacances ont eu un effet démotivant sur les jeunes filles. De plus, plusieurs ne sont pas revenues à l’association en septembre, notamment celle qui jouait l’un des rôles les plus difficiles, celle de la patronne du bordel. L’éventuelle reprise des répétitions à l’approche du Ramadan n’a pas aidé à calmer les craintes de rendre ce travail public et nous avons dû ainsi abandonner ce spectacle. Nous avons décidé de créer alors un nouveau groupe de recherche sur un thème plus léger afin d’écrire une pièce qui pourrait être représentée plus d’une fois. C’est ainsi qu’a débuté le travail de Casting Super Star Academy. Nous avons pris alors le risque de l’engager avec plusieurs jeunes filles dont la fin de la formation approchait et qui risquaient d’être rapidement insérées dans le monde du travail. Mais c’est parce qu’elles avaient cette "ancienneté" dans l’association et plusieurs expériences dans les ateliers du Théâtre que nous avons pu atteindre un tel niveau dans l’interprétation et de telles nuances dans l’écriture. Nous sommes tout de même parvenus à le représenter trois fois, jamais de façon véritablement aboutie et avec une distribution changeante. Mais l’énergie était là encore et le sujet bien compris. Nous avons du interrompre le travail pour des raisons de planning et de disponibilité.

Résumé de Casting Super Star Academy

Acte I : La sélection

Plateau de télévision. Condition du direct.

Le directeur de Casting Super Star Academy, par ailleurs producteur de l’émission, présente la nouvelle saison. Ce soir-là en direct, c’est la toute première partie de l’aventure : la sélection des participantes. Le professeur de danse, Camel, est l’unique autre membre du jury. La première candidate chante très mal mais le directeur la retient pour en faire la présentatrice officielle. Vont se succéder 10 jeunes filles, aux expériences plus ou moins heureuses, dont deux sœurs jumelles et une jeune Française vivant au Maroc. Au passage de la dernière candidate, une chimcara, gamine de la rue sniffant de la colle, fait irruption sur le plateau. C’est la panique, le direct est interrompu, mais le directeur comprend vite qu’il peut retourner cela à son avantage, rallume les caméras et accueille la chimcara, car tout le monde a sa chance à la CSSA. C’est ensuite le moment des délibérations, houleuses car Camel refuse de se soumettre au jugement fallacieux du directeur. On annonce les résultats. Sont retenues une rappeuse, Chebba Billala, l’une des deux sœurs, Bendriya, qui avait pourtant juré qu’elle n’entrerait dans la nouvelle promotion qu’en compagnie de sa jumelle, et la jeune Française. Au moment de nommer la quatrième sélectionnée, un policier fait irruption sur le plateau, ayant assisté devant son poste de télévision à l’incident précédent. Le directeur insiste pour garder la chimcara, mais le policier embarque la jeune Française dont le visa est expiré et qui ne peut jouir des privilèges d’une émission marocaine et doit être expulsée. Les résultats reprennent. Le directeur concède alors un choix à Camel qui sélectionne une jeune fille plutôt provocante, Nermine. Les deux dernières retenues sont la chimcara prénommée Bambina et une jeune fille très introvertie qui a été inscrite par sa mère, Nanie.

Acte II : L'école de la Casting Super Star Academy

Scène 1 : Réunion de l’équipe
Premier jour. Palace du Directeur. Quelques minutes avant le direct.
Le directeur vérifie que tout est fin prêt pour le véritable démarrage de l’aventure : l’entrée des 5 candidates pour dix semaines dans son palace. Après avoir ajusté l’ambiance de la pièce et les accessoires, il donne le départ d’une réunion. Les professeurs s’animent et écoutent attentivement les recommandations du directeur. Il détaille ses choix de sélection, prédestinant à chacune des participantes un parcours idéal. Il faudra faire exploser leur personnalité, jusqu’à les caricaturer. Pour Bendriya, son narcissisme devra être exploité afin qu’elle se mette à l’écart et rentre dans le star-système avant toute expression de talent. Pour Chebba Billala, les professeurs devront la pousser dans ses retranchements pour qu’elle devienne violente. Pour la chimcara, elle apportera une valeur morale et humaine à l’émission et devra arrêter la colle. Pour Nermine, dont le directeur n’a pas approuvé la venue, il faudra la tenir pour ne pas risquer le scandale tout en permettant de suivre ses courbes à l’écran. Sa préférence va à Nanie, qu’il faudra très bien traiter afin de provoquer la jalousie des autres candidats qui pourraient l’isoler. Cela rentre dans la stratégie globale du directeur pour Nanie : faire prendre pitié, réveiller les frustrations du public pour qu’il s’identifie et se dise qu’il est tout aussi capable de passer à la télé. Nous sommes à 30 secondes du direct. Le directeur enclenche les caméras pour dix semaines sans discontinuité. Générique.
Scène 2 : Accueil des candidats
Même jour. Même moment. Même pièce du palace.
Les 5 candidates entrent avec leur sac et leurs affaires. Le directeur leur expose le règlement de son palace, strict et sévère, qui permettra d’encadrer leur formation tout au long des dix semaines et de faire d’elles de véritables stars. Chaque professeur se présente à son tour, brièvement : Camel Wali, professeur de danse, membre du jury des sélections. Et Oustada Opéra, professeur de chant et de style.
Scène 3 : Cours de Chant
Même jour. Premier cours. Salle d’Opéra.
Opéra entre seule en scène, heureuse d’être la révélatrice des voix de la nouvelle promotion de CSSA. Elle est accompagnée comme à chaque fois d’un assistant aux origines douteuses…. Entrent ensuite les candidates. Elle leur raconte son histoire, comment de la Russie à la Chine elle s’est nourrie des techniques et des conseils des plus grands maîtres. Chacune de candidates passe tour à tour devant le piano d’Opéra. Elle cherchera à castrer l’exubérance de Nermine, encouragera Bendriya dans sa mégalomanie en la comparant à la prochaine Oum Kalthoum, s’emerveillera devant Nanie, violentera Chebba Billal et sera quasiment prise d’asphyxie au contact de Bambina, la chimcara. Une fois seule dans sa classe, elle décompressera en chantant du chaâbi, commençant déjà à regretter d’avoir endosser le rôle d’une immigrée russe.
Scène 4 : Cours de Danse
Extraits des trois premières semaines. Salle de Camel Wali.
C’est le premier cours de danse des jeunes filles. Camel essaie de leur expliquer, en premier lieu, l’importance de la concentration et de bien connaître son corps. Alors que Camel est en pleine transe, tout comme Bendriya qui dira avoir communiqué avec Oum Kalthoum, les autres rigoles et taquinent Nanie, qui voudrait pourtant bien faire. Le professeur s’énerve, épargnant toutefois Nermine sur laquelle il lorgne. Retentie une sonnerie qui les fige tous dans leurs attitudes. On annonce la deuxième semaine.
À présent, les candidates ont compris les techniques de concentration. C’est le moment d’apprendre de vrais mouvements de danse. Alors que Camel se galvanise au fur et à mesure de la démonstration, les filles disparaissent, le laissant se livrer à un véritable show. Le directeur entre dans la salle et le surprend, ce qui lui vaut un sérieux avertissement. Les filles reviennent et se moquent de lui quand retentie la même sonnerie. On annonce la troisième semaine.
Les filles sont désormais disciplinées. Elles enchaînent alors avec Camel les mouvements d’une chorégraphie plutôt réussie. À la fin, les 5 candidates viennent saluer le public : « Pour votre plaisir ». Rideau.
Scène 5 : Scène de vie au palace
Sixième semaine. La salle à manger.
Chebba Billala est assise à la table. Elle travaille toute seule. Elle écrit une chanson sur la Star Academie. Nermine la rejoint et commence à critiquer les autres candidates. Là où elle peut sembler dure, Chebba Billala tempère et montre une personnalité beaucoup plus calme et nuancée qu’il n’en parait.
C’est maintenant le temps du repas. Tout le monde est autour de la table. Bendriya, qui porte à présent des lunettes noires et un foulard à la main s’est mise à l’écart ; et Nanie continue d’être martyrisée par les autres. Une dispute intervient entre Bendriya et Nermine à propos de leur popularité et de l’âge et de leur public respectif. Ces semaines d’isolement dans le palace commencent à vriller la perception de chacune de ce qu’est la réalité du dehors.
Quelques candidates vont pouvoir téléphoner une minute à leur famille. On assiste à la conversation de Bendriya avec sa mère qui s’informe des réactions de la famille, du quartier et des amis quant à sa trajectoire de star. Puis, c’est au tour de Nanie qui s’effondre en larmes, répétant à sa maman qu’elle lui manque. Quand Chebba Billala parle ensuie à ses parents, elle dénonce les manœuvres de la pseudo équipe enseignante pour la pousser à bout mais le télélphone est subitement coupé. Le directeur fait irruption, prétextant un problème technique mais dit en apparté à Chebba Billala que Nanie a utilisé tout le temps imparti aux candidates. Cela ravive encore la tension alors on passe aux "jeu des questions avec le public".
C’est Opéra qui l’anime. Le but est de renflouer les caisses de l’émission avec les appels du public. Les questions sont absurdes et les participants sont à la limite du débile.
Scène 6 : Réunion de direction
Sixième semaine. Hors caméras. Salle de réunion.
Le directeur n’est pas content. Les gens ne regardent pas assez son programme. L’argent ne rentre pas. Il tient ainsi à redéfinir sa stratégie.
Bambina va tourner dans une publicité pour Sani Croix. Sera mis en avant son côté sniffeuse mais avec des produits propres. L’industriel est prêt à payer un bon prix pour profiter de l’image de l’émission.
Bendriya doit intégralement se métamorphoser (même physiquement) en Oum Kaltoum.
Nermine doit se casser la voix en cours de chant à quelques jours de la finale. Elle doit chanter des chansons austères.
Chebba Billala doit accepter de chanter Shakira ou quitter le palace.
Il énonce clairement qu’il souhaite voir Nanie gagner et lui réserve plusieurs surprises pour le jour du prime time.
Au cours de cette deuxième réunion, les professeurs ont tendance à exprimer des avis artistiques qui vont contre la vision du directeur. Ce dernier commence alors à faire tomber les masques de façon plus ou moins directe pour les remettre à leur place. On comprend alors que Opéra est achoucha, née au Maroc et n’a jamais quitté son pays ; que Camel Wali est un vendeur de callienté qui a toujours rêvé de passer à la télé ; et que Pépita, le professeur de sport, n’existe pas. Tout n’est qu’apparence et manipulation. Le directeur est maître, son équipe forcée de se soumettre.
Scène 8 : Cours de chant
Dernière semaine. Salle d’Opéra.
Nous sommes à quelques jours de la finale. Les candidates répètent les chansons qu’elles vont interpréter ce jour-là. Opéra applique à la lettre les consignes du directeur. Elle pousse Chebba Billala à quitter le cours, Nermine à sa casser la voix dans les aigus… La scène termine entre Chebba Billala et Camel qui l’encourage à résister et à contrer la stratégie du directeur en relevant le défi de changer de style pour le show.

Acte III : La finale

Plateau de télévision. Condition du direct.

Le rideau est fermé. L’avant scène figure ainsi les coulisses, au bord desquelles le directeur fait ses dernières recommandations aux jeunes filles. Il a peur. Il est pâle. Elles entrent en scène.

Camel Wali, à fond dans son rôle, rend hommage à Sharuk Kran avec une chorégraphie de sa composition. La présentatrice en herbe du premier acte est de retour. Elle donne rapidement les enjeux de cette soirée exceptionnelle et accueille la première des finalistes : Nanie.

Nanie porte une robe de princesse. Au cours de sa chanson, son père et sa mère apparaissent avec un gâteau d’anniversaire. C’est effectivement le jour des 17 ans de Nanie. Elle se jette au cou de ses parents, pleure. Sa mère prend la parole. C’est le plus beau jour de sa vie. Autant de bonheur, en direct à la télé. Les parents, apparemment très bourgeois, confient qu’ils ont fait une fille par ennui et que c’est aussi pour se divertir que dix-sept ans plus tard, ils l’ont mise dans la télé et la regarde chaque jour avec parents et amis. Le directeur est revenu sur le plateau.

Le show continue avec un duo entre Bendriya et Nermine. Au milieu de la chanson, toutes deux transforment les paroles et s’insultent sur leur style, leur voix, leur public respectif…

Puis Bendriya chante seule. Elle n’a plus rien d’une jeune fille, fardée, lunettes noires et foulard de rigueur, elle est devenue la copie d’Oum Kalthoum. Au bout de quelques instants, la véritable Oum Kaltoum revenue des morts, fait son apparition, spectrale et chante avec Bendriya qui est bouleversée. Oum Kaltoum repart chanter pour les morts. La présentatrice rappelle que tout est possible sur le plateau de Casting Super Star Academy.

C’est le tour de Chebba Billala qui chante avec le duo Shakira et Alexandro, qui survoltés, ne lui laissent aucune place. La présentatrice interview les artistes mais Chebba Billala a quitté le plateau.

Dernière finaliste : Bambina. Elle interprète une chanson originale, très triste, accompagnée à la guitare sèche. Sur le dernier couplet, le directeur apparaît, la larme à l’œil, et chante avec elle les dernières notes. C’est lui qui a écrit cette chanson, au regard des leçons d’humanité que la jeune fille lui a dispensées. Il lui baise les pieds.

Dernière chanson : c’est le deuxième passage de Nanie. Musique indienne. Nanie chante accompagnée de deux danseuses. Sa timidité rend difficile la fluidité de ses mouvements mais elle est mise en lumière par un superbe costume, une chorégraphie riche, une musique entraînante et surtout la présence de Sharuk Kran, méga star bollywoodienne. Au cours de l’interview qui lui est consacré, il ment en prétendant que Nanie, artiste accomplie a également composé la musique de la chanson.

C’est la fin du vote du public. La présentatrice va soumettre les 5 candidates à l’applaudimètre du public du Théâtre. Elles sont en ligne, en avant scène. Quelle que soit la réaction à chaque représentation de notre public, qu’il suive la stratégie du directeur ou qu’il vote pour la plus talentueuse, l’annonce des résultats consacreront Nanie selon les vœux de la direction. Automatiquement, pour qu’il ne reste qu’elle debout au centre la scène, les 4 autres seront jetées aux oubliettes. Le directeur félicite la gagnante qui ne comprend rien, ses parents sont de nouveaux sur scène au milieu des corps gisants des perdantes. Tout le monde s’embrasse, se prend en photo et se congratule.

Fin.


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© Théâtre Darna 2009. D/YC.