À l’occasion de la sortie du recueil de nouvelles Le Poisson Conteur – Stories Tangéroises – de Mohamed Mrabet, co-écrit avec Eric Valentin, nous avons présenté une adaptation franco-darija du dernier conte de ce recueil, Le Petit Miroir.
D’une durée de 25 minutes, ce petit spectacle était interprété par Souhail Affilal, Said Bekkouri et Eric Valentin. Il tentait de retranscrire l’ambiance fantastique des histoires d’Mrabet.
Il a été présenté à l’issue de la rencontre entre Mrabet et le public du Salon international du Livre de Tanger en mars 2006, puis en diverses occasions au Théâtre Darna, notamment en première partie du concert des Candles. En juillet 2006, nous l’avons également joué au cours du rassemblement national des professeurs de français des lycées publics marocains.
Le monde est devant moi
Un petit miroir de platine
Et quand je ris
Il rit avec moi…
Etrange ce petit miroir que j’ai au pied de mon lit. Parfois, allongé dans l’obscurité, attendant le sommeil, je regarde le petit miroir et je vois s’avancer les deux mains d’une femme. L’une d’elles dépose une bougie, craque une allumette, enflamme la mèche ; puis toutes deux se retirent, me laissant glisser sous les reflets de la lueur.
Et je bascule dans l’autre monde. […]

[…] Et je me suis réveillé. Le miroir au pied de mon lit ne me renvoyait que le reflet d’une chambre apparemment calme dont les deux fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes. J’ai préféré les laisser telles quelles et je suis parti me préparer de quoi manger. J’ai remplis un plateau, je suis sorti dans le jardin et j’ai commencé à fumer. Au bout de quelques pipes, j’ai entendu :
- Tu me fais mal à la tête !
- Quoi ?
- Cette chose que tu fumes… Oh, depuis que je te parle, je suis très malade.
J’ai dit :
- Bon ! Et qu’est-ce que tu me veux maintenant ? Hier, que je meurs… Aujourd’hui que j’arrête de fumer… Ou peut être que je devienne fou ? Je deviendrais pas fou. J’aime ça. Je suis très content, j’ai quelqu’un avec moi et comme ça, nous allons faire un bon livre.
Il m’a dit :
- Non, non, non. Vous n’aurez pas le temps, Mrabet, de faire un livre cette fois-ci. Tu es bientôt mort.
- Et qui va me tuer ? Toi ?
- Je vais te rendre tellement nerveux que tu vas exploser.
- Oui, tu as raison. Si je meurs nerveux, c’est mieux. Quand on me portera au cimetière, tous les morts auront peur de moi. He, he, he… je suis très nerveux.
Il ajouta :
- Ou je peux aussi te tuer simplement en claquant des doigts. Au dessus de moi, on m’a donné les mains libres pour en finir avec toi. J’ai déjà défait des armés d’écrivains, de peintres, de musiciens. Nous autres n’aimons pas beaucoup les artistes. On préfère voir des gens de rien, comme un roc avec des cheveux qui parle.
- Ou comme un morceau de bois ?
- Voilà, c’est ça.

- Mais moi aussi je suis comme une branche craquée.
- Oh non, toi tu es dangereux.
- Comment dangereux ? Je sais pas lire ni écrire.
- C’est comme ça. J’ai connu beaucoup d’artistes. Mais toi, c’est très difficile de te connaître. Aujourd’hui tu fais une chose, demain une autre et le jour suivant encore une autre. Pendant des années je t’ai regardé, écouté, et j’ai jamais rien compris. Maintenant, nous sommes décidés d’en finir.
Et j’ai dit :
- Mais pourquoi tout ça ?
Il m’a répondu :
- Quand tu penses, tu penses à nous autres. Et toujours tu écris des histoires sur nous autres. Mais ces histoires ne sont pas à toi.
- Mais comment ça ? Je connais personne de vous autres. A quoi prétendez-vous ? Ces stories sont seulement dans ma tête !
- Non, ces histoires viennent de nos autres têtes. Et tu nous voles. Et les gens t’écoutent et rient de nous.
- Mais personne ne vous connaît plus. Comment les hommes pourraient-ils penser aujourd’hui que ces stories sont de vous autres qui n’existez pas. Vous avez disparu.
Il a dit :
- Non, non, non…
Et j’ai dit :
- Bon d’accord. Fais ce que tu veux. Et moi laisse moi tomber. J’ai beaucoup à faire.
J’ai repris mon sebsi.
- J’ai dit tu fumes pas !
- Je peux arrêter de fumer ! Si le gouvernement viens et me dit “Arrête de fumer”, je peux pas arrêter de fumer. S’il me dit “Je te tue”, je lui dis “Tue moi”, mais je peux pas arrêter de fumer. J’ai commencé à fumer à onze ans, du kif. Et j’ai fumé toute ma vie. Une fois j’ai voulu arrêter, je devenais vieux, j’ai cru que ce serait bon pour moi. En deux jours je suis tombé malade, à en mourir. Le docteur est venu, il a dit “ Qu’est-ce qu’il a ? ”, et ma femme a expliqué que j’avais arrêté de fumer du kif d’un seul coup. Et le docteur m’a dit “ Mais tu es complètement fou. Allez, prends cette pipe et fumes ! ”. Et j’ai écouté le docteur, j’ai allumé une pipe, deux, puis la troisième, et en quelques minutes j’étais de nouveau sur pied. Et je suis vivant ami. Et si tu veux fumer avec moi, montre-toi et soit le bienvenu.
- Non, tu arrêtes de fumer !
- Tu n’as à me dire que des paroles modernes ? Mais moi la mode, ça me dit rien. Je suis naturel. Tout ici est naturel, comme Dieu l’a crée. Seul lui peut intervenir. Et toi tu es ici seulement pour m’empêcher de travailler.


© Théâtre Darna 2009. D/YC.