Fin 2004 à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, nous avons décidé de créer un spectacle de prévention avec les jeunes de la MCJ de Darna. Nous avons comme à chaque fois commencé par quelques séances de discussions une quinzaine de jeunes de différents ages et horizons pour discuter et avoir ainsi un aperçu du niveau de connaissances et d’informations des enfants sur le sujet. Malgré différentes actions de sensibilisation au sein de l’association Darna (explications médicales et biologiques du virus, modes de contamination, moyens de protection, réalisation d’objets de sensibilisation…) ils restaient très mal informés sur les ravages du virus et les véritables circonstances dans lequel il se propage. Mais ils étaient surtout bourrés de préjugés. Certaines informations étaient passées mais un amalgame s’était créé entre celles-ci et la marque d’idées reçues relayées par une partie de la société. Pour encore un grand nombre d’entre eux, le virus pouvait se contracter par le toucher d’une personne contaminée, par le partage de la nourriture, par un contact physique au hammam…
En ce qui concerne les modes de contamination, les enfants déclinaient selon différents points de vue celui de la seringue pour le drogué et des voies sanguines de la mère à l’enfant dans le cas de la grossesse, sans véritablement évoquer le rapport sexuel. Pour les moyens de protection, à l’identique, l’accent était mis sur l’utilisation de matériels stérilisés par les médecins et les drogués, la fidélité ou l’abstinence. Aucun n’a cité le préservatif dans un rapport sexuel à risque.
Le tabou est encore très présent au Maroc lorsqu’il est question de sexualité. L’impasse, pendant de nombreuses années, sur les dangers du virus a finalement donné lieu à un timide réveil de la prévention. Le préservatif est enfin apparu en 2004 sur les affiches des campagnes médiatiques des associations et du ministère de la Santé. Les points massivement débattus restent politiquement corrects et même lorsque les pratiques sexuelles sont abordées, l’ouverture et la distance manquent cruellement, très vite se réveillent passions et interdits.
Sans généraliser, ce genre de maladie est souvent renvoyé aux châtiments divins d’un comportement immoral. Chez les adolescents avec lesquels nous avons discutés nous avons senti chez les plus âgés que derrière les notions de fidélité ou d’abstinence il y avait encore le choix d’un partenaire ‘’propre’’ pour ne pas risquer de contracter la maladie. Même en envisageant un rapport extraconjugal, éviter la fréquentation de drogués, prostitués et homosexuels leur semblait un moyen de se préserver du danger et de la perdition.
D’autre part, d’autres facteurs ou la déclinaison de ceux précédemment cités laissent entendre que la sexualité des jeunes est rapide, coupable et compulsive. De plus, ils s’accommodent souvent d’un espace retiré mais public (cimetières, jardins, ruelles sombres, toilettes…) n’ayant pas à proprement parlé d’espace intime (il est impossible pour la plupart des jeunes de recevoir un ami de sexe opposé dans sa chambre). La mixité récente de l’espace public n’est pas encore vécue sur le mode banal, le regard de certains hommes sur les femmes, tout comme la ‘’drague’’, peuvent être très agressifs. Les interdits, la peur, la frustration, les pulsions organiques de la puberté, l’absence d’espace intime émancipé, l’absence d’éducation sexuelle ou d’espaces de confidence et de discussion, font que les jeunes marocains (et particulièrement les jeunes au profil de ceux de Darna) ont un comportement imprudent et s’exposent plus facilement à des risques divers.
Suite à ces discussions nous avons choisi d’écrire un spectacle sur les idées reçues qui permettait en les combattant d’exposer de réelles données au sujet du fléau. C’est en expliquant l’histoire, leurs rôles aux enfants, en leur faisant apprendre leurs textes et en travaillant scène à scène de manière isolée avec chacun d'eux, que nous les avons à la fois informés et mobilisés pour briser le silence. Ils ont eu la capacité en très peu de temps de construire un spectacle assez complexe mêlant comique, dramatique et didactique.
Introduit par un narrateur qui donnait quelques informations sur la situation du sida au Maroc, le personnage de Samira est une jeune femme infirmière, fiancée à Rachid mais toujours vierge, qui vient de découvrir qu’elle est séropositive après avoir voulu donner son sang pour venir en aide à une voisine gravement malade. Son copain la retrouve chez elle, préoccupée, et finit à force de question par lui faire avouer la terrible nouvelle. Pris de panique, il s’enfuit et la laisse seule. Entre un enfant du voisinage, qui la questionne à son tour. Lui révélant sa maladie, elle répond à ses différentes questions en exposant ainsi de façon simple des données médicales sur la maladie. Elle raconte les conditions sanitaires dans lesquelles elle a exercé et exerce encore son métier. Elle parle également d’un accident dans son enfance à la suite duquel elle avait bénéficié d’une transfusion sanguine, à l’époque sans aucun contrôle sur le sang du donneur. Survient alors la fille de la voisine (qui devait bénéficier du don de sang de Samira), qui lui reproche de ne pas avoir tenu parole et qui, apprenant ensuite que Samira est séropositive, prend peur et disparaît en la rejetant.
De son côté, Rachid tombe sur un ami qui cherche qui le trouve en piteux états. Questionné sur sa tristesse, Rachid lui avoue la maladie de Samira. Le copain prend peur et se met à développer une suite d’arguments irrationnels. La rumeur enfle avec l’arrivée successive de différents voisins et, dans une surenchère générale, se transforme en hystérie collective. Sous la pression populaire, Rachid quitte Samira, sur la place publique et sous les applaudissements des autres habitants du quartier.
Elle retrouve ensuite un médecin de son service hospitalier qui essaye de la rassurer sur les progrès de la médecine et le temps qu’il lui reste encore à vivre en bonne santé avant que la maladie ne se déclare. Réaliste pourtant, il lui expose la situation telle qu’elle est, qu’il n’y a pas pour l’heure de vaccin ou de guérison définitive, mais que différents traitements vont lui permettre de gagner du temps. Pour qu’elle comprenne bien les différentes phases qu’elle va traverser, le médecin l’invite à s’asseoir dans le public et accompli une démonstration animée de la progression du virus.
Un patient dispose quatre plots d’un ring censé matérialiser son corps. Entre le virus du sida qui pénètre le ring et s’endort. Arrivent ensuite les défenses immunitaires du patient, symbolisées par un globule blanc, puis le traitement administré pour prévenir le réveil et les ravages du virus dans le corps du patient. La démonstration retrace ensuite les différentes étapes et les combats entre le virus, les traitements, le système immunitaire et finalement, le malade, seul, sans défense, qui termine l’exposé raid mort, sous le rire vainqueur d’un virus qui se répand.
On retrouve ensuite Rachid qui, gavé des ragots circulant sur Samira, n’a plus confiance en l’amour et ne cherche maintenant les filles que pour le plaisir. Ainsi, il sort de chez une prostituée, en la méprisant et en refusant de la payer. Cette dernière lui explique qu’elle ne s’est pas amusée, qu’elle a travaillé, qu’elle a fait la seule chose qu’elle sait faire pour gagner de l’argent, réduite à cela par les hommes qu’elle a croisés tout au long de sa vie. Elle raconte son histoire. Enfant, alors que son père est mort jeune d’un accident, elle est restée seule dans un village du Rif avec sa mère et ses deux sœurs. Pour subvenir aux besoins de la famille, en tant qu’aînée, elle a très vite travaillé comme petite bonne chez un voisin plus fortuné. Ce fut le premier à abuser d’elle sexuellement.
Sans la présence d’un homme à la maison pour la défendre et préserver son honneur, toute la famille fut condamnée au silence et la petite dut continuer à travailler chez cet homme jusqu’à ses 12 ans. C’est alors que sa mère l’envoya à Tanger chez une tante pour trouver un travail pouvant rapporter plus et la protéger de ce genre d’abus. Très vite, c’est son cousin qui va profiter d’elle, expérimentant sa puberté sur une proie qui partage son toi, et qui n’a rien à redire des conditions d’accueil de cette partie de la famille. Elle s’enfuit alors dans la rue et rencontre un homme qui l’épouse et lui donne 4 enfants. Elle est alors plus heureuse, son mari est souvent absent, elle se consacre à ses enfants et cela la contente. Enceinte du cinquième, son époux va soudainement la répudier, lui apprenant qu’il est marié depuis plusieurs mois à une autre femme enceinte elle aussi et qu’il n’a pas les moyens de s’occuper des deux. Elle met au monde son dernier fils seule et n’a plus d’autre choix que se prostituer pour subvenir aux besoins de ses enfants.
Elle sent alors une faille en Rachid et lui demande de livrer son histoire lui aussi, sincèrement. Elle lui fait entendre alors les incohérences de son attitude, couchant avec elle sans protection et reprochant à Samira un comportement exemplaire. Il comprend la cruauté avec laquelle il a traité cette femme qu’il aime encore et part, espérant la retrouver. Le spectacle se termine avec les questions du narrateur qui soutient que les soulever n’est pas une incitation à la débauche mais la tentative d’endiguer une situation dramatique. Il redonne quelques chiffres effarants, appelle à une attitude citoyenne responsable et à l’utilisation du préservatif.
Dans le cadre des différentes manifestations liées à la journée du 1er décembre, le théâtre Darna a bénéficié d’un peu de publicité pour ce spectacle. Pour la représentation du 3 décembre 2004 nous avons eu un public divers, composé tant des bénéficiaires de la MCJ, de la MCF et de la ferme pédagogique, que de Tangérois qui avaient eu l’information. Le spectacle a été extrêmement bien accueilli et les enfants soutenus par le public. Chacun a assumé son rôle, parfois sur le fil (certaines scènes ont été soufflées derrière le rideau) avec beaucoup de courage. En très peu de temps, une fois l’information saisie et le degré d’urgence compris, les enfants ont relevé le défi et ont porté face au public une parole inhabituelle. Les réactions ont été très encourageantes, le principal retour qui nous était fait étant que tout en se divertissant ils avaient appris et compris de nombreuses informations sur la maladie. Ils soulignaient le traitement simple et parfois comique qui avait rendu accessible le fond préventif du spectacle. Certaines conséquences du spectacle ont été heureuses : les enfants de la ferme pédagogique ont rejoué le lendemain certaines scènes du spectacle avec des marionnettes. D’autres plus fâcheuses comme cet adolescent qui, ayant compris le principe de précaution, décide de se protéger lors d’un rapport sexuel mais faute de préservatif emploie un morceau de sac plastique.
Cet exemple est anecdotique, mais il renvoie à une réflexion beaucoup plus générale, qui s’est dégagée à plusieurs reprises au cours de cette expérience. Le préservatif est peut être un excellent moyen pour prévenir le sida dans un pays disposant de droits civiques et sociaux qui lui assurent le minimum vital. Mais dans un pays comme le Maroc, le premier ennemi est la pauvreté et l’ignorance. Un toit, du pain, l’école, du travail, la santé publique et d’autres droits redonneront à l’homme sa liberté et sa dignité. Comment autrement, accablées par bien d’autres problèmes, extérieures à ce genre de considération, les populations à risques, celles vivant dans les conditions les plus précaires, pourraient-elles même envisager de mettre un préservatif ?
La semaine suivant notre unique représentation, l’actrice principale disparaissait de l’association et quelques jours plus tard, c’était le tour d’une seconde, par ailleurs essentielle au bon déroulement d’un autre spectacle en cours de finition au Théâtre. Les deux projets tombaient à l’eau.
C’était notre première saison. Nous étions alors en pleine expérimentation. Aussi, savions-nous nous contenter de petites victoires au regard des drames humains derrière ses disparitions, comme celle de voir aboutir deux semaines de travail acharné d’écriture, d’explication et de mise en scène d’un spectacle sur un sujet aussi sensible, qui impliquait une prise de position claire par rapport à certains tabous. Satisfait d’avoir vu s’impliquer les enfants, d’avoir senti en eux la prise de conscience fédératrice de la lutte contre la discrimination et les préjugés, quels qu’ils soient, nous avons préféré enchaîner sur une nouvelle création, avec une approche préparatoire plus solide, qui a donné naissance au très beau spectacle de Tarek el Mout (lien). Sans regret.
Cette fin d’année 2005, toujours à la hâte, mais, toutefois, avec davantage d’expérience en situations d’urgence, nous avons formé un groupe pour relancer le travail, prenant cette fois-ci la date de la journée mondiale de lutte contre le Sida comme étape plutôt que comme finalité. L’invitation, bien qu’imprécise alors, de notre troupe par une grande ONG marocaine pour la tenue d’un Forum des Educateurs Pairs à Marrakech entre le 10 et le 13 décembre 2005 devant servir de détonateur pour élaborer ensemble un partenariat pour 2006, sur la base d’une tournée et de la confection d’un DVD comme outil de prévention.
Ainsi nous avons réussi à remettre sur pied le spectacle. Plus que cela, nous l’avons amélioré, tant dans l’écriture (plus nuancé, moins didactique), la forme que dans l’interprétation. Encore un 3 décembre, 2005 cette fois-ci, nous avons joué devant 180 personnes et recueilli des encouragements chaleureux et motivants.
Le Forum des Educateurs Pairs eut bien lieu à Marrakech mais fut lamentable. Après une grande confusion dans l’organisation et de fausses promesses, rien n’en est ressorti de constructif et nous n’avons même pas joué le spectacle.
Encore une fois de façon précipitée, nous avons décidé de re-explorer une scène du précédent spectacle (la démonstration) et de construire autour un court métrage de prévention. Nous n’avons travaillé cette fois-ci qu’avec trois enfants du Refuge et des animateurs ou des proches du Théâtre.
Le résultat fut beaucoup moins décevant que pressenti. Malgré la rapidité du tournage, l’absence de préparation, les nombreuses difficultés techniques, les contraintes d’emploi du temps des acteurs prévenus la veille ou l’avant veille, nous avons réussi à mettre en image une petite histoire de 25 minutes.
Siam est metteur en scène. Elle fait la promotion de son spectacle auprès des associations afin de sensibiliser les femmes sur le sujet. En résidence dans un théâtre, elle rencontre, par l’intermédiaire peu scrupuleuse du directeur du lieu, Rachid, un jeune homme beau parleur qui va la séduire. Quelques mois plus tard, le soir de la première, elle découvre qu’elle est enceinte et que Rachid a disparu. Elle se retrouve seule avec sa prévention, prenant son cas pour exemple au cours d’une dernière intervention auprès de femmes dans une scène sensée donner la parole au public pressenti dans le Maroc.
Le prétexte du spectacle permet à travers la scène de la première représentation de la pièce de montrer la démonstration animée jouée par les enfants de la progression du virus dans le corps du malade.
Ce film constitue une bonne base pour faire avec d’autres moyens un véritable court métrage qui puisse servir se support pédagogique afin d’animer des séances de discussion avec des femmes à travers des associations au Maroc sur les sujets du sida et des mères célibataires.


© Théâtre Darna 2009. D/YC.