Tarik al-Maout / Le Chemin de la mort. Par la troupe Al Ittihad wa Ttahaddi. Premier semestre 2005.
Première véritable création artistique du Théâtre Darna, Tarik al-Maout est le fruit d’un long processus d’écriture collective. Proposé comme thème d’atelier de recherche début 2005, l’émigration était et reste un sujet concernant, de près ou de loin, nombre d’enfants de l’association Darna et d’ailleurs. A travers une série de discussions, nous avons tout d’abord cherché à en comprendre les causes, comment se construisait le rêve, observant des parcours individuels, les replaçant dans le cadre de la société marocaine, puis dans celui très particulier de Tanger, aux portes de l’Europe.
Il convenait ensuite de théâtraliser un exemple, et dans cette histoire à tiroir, de questionner le rôle de la famille, des voisins, de l’école, des MRE… Nous avons choisi de suivre le parcours de deux catégories de harraga (nom donné aux candidats à l’immigration clandestine, littéralement brûleurs) : celui d’un enfant travaillant dans la rue, qui fuit une réalité économique violente et qui cherche à prendre une valeur aux yeux de ses parents ; et celui d’un jeune bachelier, en quête d’aventure, qui voit dans l’Europe la possibilité de réaliser librement ses rêves.
La dramaturgie du spectacle s’est construite à partir de nos discussions et des témoignages recueillis. Nous avons retenu de chaque histoire quelques éléments, dégagé des ressorts communs, déterminé un fil narratif, des personnages, et attribué les rôles en fonction des profils et des expériences passées (au port ou dans les précédents ateliers du Théâtre). Puis nous avons écrit le texte à force de répétitions, expliquant à chaque acteur son personnage, détaillant les facettes de son caractère, son évolution, scène à scène et sur l’ensemble de la pièce. Certains enfants particulièrement doués dans l’écriture sont allés jusqu’à rendre poétiques leurs monologues. L’écriture collective a permis de conserver, tout au long des représentations, une partition souple qui évoluait pour chacun des acteurs.
Cette pièce est une tragi-comédie. Le décalage que produit l’humour était essentiel pour aborder certaines facettes du sujet, non seulement parce que le travail s’effectuait avec des enfants, mais aussi pour aller le plus loin possible sur une question difficile à assumer pour la société marocaine, comme pour l’ensemble de l’Europe. Et nous voulions, malgré le sujet dramatique, faire de Tarik al-Maout un divertissement pertinent, accessible à tous.
Les élèves entrent tour à tour dans leur salle de classe. Leur maîtresse, surmenée par la charge de travail et le nombre d’enfants, a fini jour après jour par scinder le groupe en deux et ne travaille plus qu’avec les bons élèves. Les enfants livrés à leur sort deviennent de plus en plus agités ; parmi eux, une jeune fille, Aïcha, qui fait entrer un chaton dans la classe et le cache dans son sac. La maîtresse, découvrant cela, appelle le directeur de l’école qui va pousser l’enfant à prendre la porte. La scène finit par le rappel à l’ordre et à l’autorité des adultes.
Un jeune garçon, Saïd, vend des kleenex à la criée. Surgit alors un enfant des rues qui rappelle dans un petit numéro tous les travaux qu’il a effectués dans la rue depuis qu’il y a été jeté. Les deux enfants se retrouvent et parlent chacun de leur parcours : le gamin des rues, raconte qu’il n’a plus sa mère, ni son père, qu’il vit seul avec un ami et dort dans le port. Saïd explique qu’il vit avec son père et sa belle-mère. C’est elle qui l’a poussé dans la rue pour augmenter les revenus de la famille. Ils parlent ensuite de leurs rêves. Le gamin des rues rêve de l’Espagne, h’rig. Mais Saïd veut savoir ce qui lui ferait plaisir ici, au Maroc. Alors, il dévoile une photo sur laquelle apparaît une famille, et raconte ce qu’il ferait avec chacun, père, mère et frère. Il est brusquement renvoyé à la réalité par l’animation de cette photo, et se fait chasser du cadre.
Arrive ensuite un MRE, un voisin Saïd, qui rentre d’Espagne pour passer le Ramadan en famille. Il raconte une première fois sa vie à son petit voisin, admiratif, puis confie au public la réalité de sa vie sur l’autre rive. Il est parti comme un haraga, il n’a jamais pu régulariser sa situation, il vit de petits boulots clandestins, et pour revoir sa famille après cinq années, il a du revenir comme un haraga dans son propre pays.
Une femme installe son intérieur en se lamentant sur son sort. Son premier mari est mort, le second, haschischin ne lui rapporte pas un sou, ni les enfants de ce dernier qui ne sont bons à rien. Elle parle de son propre fils, qui vient d’obtenir son baccalauréat, et pour lequel elle a accepté un travail en Zone Franche afin qu’il puisse poursuivre ses études. Elle porte sur le dos un autre enfant, nourrisson, qui la courbe en deux. Entre ensuite son mari, spectral, suivi de Saïd, qui s’avère être son fils. La femme reproche à l’un de ne pas paraître assez malade pour inspirer la charité, et à l’autre de ne pas émigrer. Puis entre le fils aîné, Mahmud, suivi de sa demi-sœur, Aïcha. La famille est réunie, s’en suit une scène du quotidien. La femme demande à la fille de rester s’occuper du bébé les jours où elle se rendra au port, puis sort au souk. Le mari s’endort, et les trois enfants restent seuls. Aïcha raconte sa fuite de l’école, Saïd sa rencontre avec le voisin, et l’envie qui monte en lui de s’enfuir en Espagne. Emigrer, c’est de l’argent, une certaine forme de sécurité et surtout, la valeur qu’il prendrait aux yeux de ses parents. Mahmud finit par encourager son frère ; la décision est prise, il rejoindra son ami au port pour tenter sa chance le soir même. Les deux autres restent pensifs. Mahmud parle alors de ses rêves irréalisables, du chômage qui ravage aussi les diplômés, de son envie d’aventure, de liberté. Il dépeint le tableau de sa vie, et prend la décision à son tour de partir. Sa mère rentre, et apprend en premier lieu que son beau-fils Saïd est descendu au port. Alors qu’heureuse elle se compare à la voisine, imagine des caftans, des bijoux, elle apprend soudainement que son fils Mahmud va lui aussi tenter sa chance. Le suppliant de rester, de ne pas prendre les chemins de la mort, il lui rappelle qu’elle vient de s’enthousiasmer pour Saïd, et que même s’il n’est pas son frère de sang comme elle le répète, il le suivra jusqu’au bout de son voyage.
Le gamin des rues du 2ième tableau longe le mur du port avec son ami. Ils projettent de se glisser sous une remorque à la prière du Maghreb, lorsque le gardien rompra le jeûne. Arrive Saïd qui les rejoint. Usant de différentes ruses, ils parviennent jusqu’à la remorque, où Saïd est le seul à réussir à se glisser. Les deux autres sont attrapés par le gardien, qui n’en peut plus de voir tant d’enfants se jeter dans la mer. Au moment où il s’apprête à les laisser s’enfuir, deux policiers entrent et récupèrent les enfants. A l’abri des regards, ils les frappent et tentent de les dissuader de recommencer. Surgit alors Mahmud, à la recherche de son frère, qui tente de s’interposer et sort un gros billet qui éloignera les policiers. Puis il s’en prend aux témoins, passifs devant cette injustice, et renvoie tout le monde à ses responsabilités… Il questionne ensuite les deux enfants sur son frère. Ceux-ci lui indiquent qu’ils le connaissent et qu’il a réussit à se glisser dans une remorque. Le gardien, entendant cela, avertit qu’aucune remorque n’embarque pour l’Espagne dans ce parking. Il envoie les enfants plus loin, puis, dégage le corps du jeune garçon de la remorque. Son frère le prend alors dans ses bras et tente de le réveiller, mais il comprend qu’il a suffoqué. Il va le pleurer, à travers un chant qui achève la représentation.
La troupe avec Brigitte RoüanAvec Tarik al Maout nous avons réussi, pour la première fois dans la nouvelle histoire du Théâtre Darna, à créer un spectacle de qualité susceptible d’attirer un public varié. Début avril 2005, nous avons ainsi organisé nos trois premières représentations consécutives, pour une centaine de spectateurs par soir. Cet objectif a permis parfois de toucher une dynamique de travail quasi professionnelle, les enfants s’impliquant vraiment dans les répétitions, travaillant les scènes de groupe en affinant les mouvements et les rythmes collectifs, nuançant leur personnage, perfectionnant leur interprétation… Les enfants ont pu directement mettre à l’épreuve les derniers ajustements du spectacle, sentir en quoi chaque représentation est unique et comment elle repose sur un équilibre et une énergie collective.
Quelques jours plus tard, nous voyagions à Fès pour nous rendre au Cinquième Festival de Théâtre pour Enfants, organisé par l’association pour le Développement Culturel et Social de la région du Moyen Atlas, à Dar Chebeb. Au milieu des autres pièces présentées, nous étions les seuls à défendre un spectacle réaliste, revisitant un quotidien souvent mis à l’écart des consciences. De plus, nous étions les seuls à proposer un texte de notre composition, à privilégier le darija, dialecte marocain, plutôt que l’arabe classique. Le jeu des enfants a eu ce jour-là une tonalité très particulière. Le défi que représentait cette rencontre a métamorphosé nos acteurs. Sur scène, ils s’épaississaient, s’affirmaient, leur parole directe résonnait au milieu d’un public de plus de 500 personnes, composé en majorité d’étudiants, qui passaient du rire à une écoute attentive et réactive.
Par la suite, nous avons représenté encore cinq fois le spectacle au Théâtre Darna, augmentant le nombre de spectateurs par quelques articles dans la presse, mais surtout grâce au bouche à oreille. A noter que ceci constitue un cas unique dans la ville de Tanger (et dans pas mal de villes du Maroc), un spectacle se jouant plusieurs fois de suite dans un même espace culturel devant une centaine de spectateurs en moyenne.
Nous avons été invités en mai 2005 à la Maison des Jeunes d’Asilah, ville côtière à 50 km de Tanger. Puis, nous avons participé en juin 2005 à la semaine culturelle du collège espagnol Ramon y Cajal de Tanger.
Notre désir de sortir le spectacle du cadre associatif ou scolaire, et de mettre en avant ses valeurs artistiques, poétiques et presque politiques, a réussi parfois à trouver une véritable résonance. Beaucoup ont salué l’originalité et la force de cette expérience. Un auteur est venu nous voir avec les premières scènes d’une suite qu’il s’est proposé d’écrire. La réalisatrice française Brigitte Roüan, prenant quelques jours de repos à Tanger, a assisté par hasard à une représentation de la pièce et a désiré incorporer quelques scènes de notre spectacle au documentaire Cher pays de mon enfance qu’elle était en train de réécrire pour France 5, chaîne publique de la télévision française. Elle est revenue et a passé deux jours avec les enfants, assistant à plusieurs répétitions et filmant la dernière représentation du spectacle, fin juin 2005.

© Théâtre Darna 2009. D/YC.